Yennayer est avant tout une fête familiale avant de devenir une date-phare dans le long combat pour la reconnaissance du fait Amazigh (berbère) en Algérie, voire dans toute l’Afrique du Nord. Depuis le printemps berbère d’avril 1980 et la reconnaissance de tamazight comme  langue nationale et officielle en 2016 (article 4 de la Constitution de 2016), la célébration de Yennayer connaît un net regain d’intérêt et de portée ; elle est passée progressivement d’une fête célébrée dans l’espace domestique à une commémoration à l’échelle de toute l’Algérie. Célébration qui donne lieu tous les ans à un dîner copieux (Immensi n’Yennayer) à base, selon les régions, de couscous avec du poulet et légumes secs, chakhchoukha au poulet, seksou s’uchedhlouh (leqdid) (viande séchée)… en  signe de bon augure pour que la saison soit pluvieuse et les récoltes abondantes.

La fête de Yennayer, Yennar, Nnayer, Lâadjouza ou Ras el-âm, selon les régions, est marquée aussi par certains rituels auxquels les populations rurales, notamment, sont attachées, comme la coupe de cheveux aux enfants, le nettoyage des maisons, l’accueil du nouvel An avec des vêtements et des ustensiles neufs, (changement des Inyen el kanoun, soit les pierres du kanoun, de l’âtre)…  Fêté quasiment dans toutes les régions d’Algérie y compris la diaspora algérienne en France, au Canada et aux États-Unis… de nombreuses manifestations culturelles sont ainsi organisées à cette occasion : galas artistiques, conférences, tables rondes, émissions de TV… Et c’est l’occasion pour de nombreuses associations du mouvement culturel berbère ou Amazigh de renouveler une revendication ancienne, mais sans cesse réitérée : celle de la reconnaissance du premier  jour de l’an Amazigh comme fête nationale. Le travail du mouvement associatif et culturel est enfin couronné de succès.

Sa consécration officielle par le chef d’État déchu lors du Conseil des ministres du 27 décembre 2017, comme journée chômée et payée, à partir de 2018, au même titre que le premier jour de l’an Hégire et le nouvel an chrétien, n’est que justice rendue et l’aboutissement de plusieurs décennies de luttes. Yennayer est fêté tous les 12  janvier en Afrique du Nord, il marque le jour de l’An du calendrier agraire, utilisé depuis l’Antiquité par les Amazighes. 

Historiquement, c’est au regretté militant des Aurès, Ammar Negadi (décédé à Paris en décembre 2008), précurseur du militantisme berbère dans la région des  Aurès, que revient l’honneur d’avoir proposé, entre autres, au cours des années 1970 la transcription du berbère par l’utilisation de l’alphabet Tifinagh ainsi que la date zéro du calendrier berbère, dont il est l’inventeur, à l’Académie berbère à Paris. Pour ce faire, il choisit l’an 950 av. Jésus-Christ correspondant à l’intronisation du Roi Berbère Shachneq (Shechong), pharaon d’Égypte, qui réunifia ce dernier, conquit la Palestine et fonda la XXIIe dynastie qui régna sur l’Égypte jus-qu’à l’an 715 av. J.-C. Cet événement ainsi que le roi Shachneq apparaissent bien dans la bible sous le nom de Sésaq et Shishaq en hébraïque. « Plus vous saurez regarder loin, disait très justement Winston Churchill, dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ». 

L’idée de Negadi a, sans doute, germé grâce à la mémoire collective de sa région natale, les Aurès, qui continue à présent à désigner Yennar ou Yennayer par l’expression berbère « Ass n’ferraûn », littéralement le jour du Pharaon. Il s’était, dès lors, lancé à corps perdu dans des recherches sur l’histoire de ce Pharaon d’origine berbère et, plus généralement, sur l’histoire des Berbères, recherches qui lui ont permis de constituer un fonds documentaire de plus de 1500 ouvrages qu’il avait offert à la bibliothèque de sa Commune Thamarwant (Mar-wana) dans la wilaya de Batna. À cause de la bureaucratie et l’hostilité que suscite parfois cette question, ce fonds n’a pas a priori été réceptionné.      

La reconnaissance officielle de cette date historique participe d’un long processus de  lutte remontant au moins à la crise anti-berbériste de 1949 qui a secoué les instances dirigeantes du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), notamment la Fédération de France de ce parti qui avait alors joué un rôle pionnier. L’historien Mohamed Harbi n’a pas manqué de relever à propos de cette crise que les militants ayant soulevé au sein du MTLD la question berbère en 1949 étaient tous de fervents défenseurs de l’indépendance de l’Algérie, alors que leurs adversaires étaient des réformistes (Mohamed Harbi, Les semeurs d’espoir, L’hebdomadaire Sans frontières, Paris, 6 mai 1980). 

Cette officialisation marque le début d’appropriation d’une histoire, d’une langue, d’une culture et d’un patrimoine riche et commun à tous les Algériens, voire à tous les Nord-africains, injustement combattus et reniés. 

L’un des aspects, le plus méconnu et le plus difficile à formuler, de la crise dont souffre l’Algérie depuis son indépendance est une réappropriation complexe et difficile de son histoire riche et son identité plurielle. Un conflit qui renvoie à l’univers des imaginaires collectifs, des visions et des représentations contradictoires que les différentes composantes de la société se font d’elles-mêmes. Il s’agit en d’autres termes d’un conflit né de l’incapacité d’une partie des Algériens et des institutions à intégrer l’héritage historique et culturel de l’Algérie dans toute sa diversité, plusieurs fois millénaire.

Dans un élan légitime, mais improvisé de réappropriation identitaire, le FLN a livré le champ culturel, au lendemain de l’indépendance, à un immense bricolage idéologique largement inspiré de la conception de l’association des ûlama fondée en 1931. L’improvisation et la précipitation, ayant présidé à ce travail de reconstruction nécessaire d’une identité décimée par 132 années de colonisation, ont donné lieu à une mythologisation outrée de la personnalité arabo-islamique, soit une conception très appauvrie et surtout jacobine et idéologique de l’identité fondée sur l’unité culturelle et cultuelle forgée au cours du mouvement national, excluant ainsi les différences culturelles et linguistiques pourtant très présentes à différents niveaux de la structure sociale. 

Une identité fortement idéologisée en décalage avec la réalité et qui relève davantage de l’ordre du discours politico-religieux que du réel. Réduite à la norme sacro-culturaliste, cette caractérisation de l’Algérie est en disharmonie avec sa réalité culturelle, historique et linguistique plurielle. Le discours qui promeut cette identification sanctifiée renvoie à un contenu idéologique auquel l’usage politique donne un contenu trompeur qui vise en fait à imposer une identité d’assignation, plus prescriptive que descriptive. L’identité prescrite ou d’attribution s’entend de celle que l’on nous attribue, voire que l’on nous impose et qui a engendré des réflexes autoritaires pour l’imposer et l’exclusion pour effet. Depuis des siècles, l’identité de l’Algérie se voit définir par l’autre et dont les Algériens continuent de payer un lourd tribut.

Au-delà de sa portée symbolique et sa légitimité incontestable, cette reconnaissance officielle est un facteur d’apaisement, susceptible de consolider la réconciliation des Algériens, grâce à l’insurrection citoyenne de février 2019 dont le premier anniversaire sera  bientôt célébré, avec leur histoire récente et lointaine et de favoriser un sens d’appartenance plus profond à une algérianité plurielle et apaisée. Comme elle est de nature à aider le pays à sortir enfin de l’insupportable figure duale qu’il donne à voir : identités meurtrières et identités folkloriques.  

Tahar Khalfoune